30 juin 2006

un coloriage polychrome

Si Scherrer rend lui aussi la psychanalyse en partie responsable du marasme actuel, cela ne l'empêche pas de rendre hommage aux géniales intuitions du jeune Sigmund Freud, dénaturées par ses disciples :

medium_takashi_murakami1.jpgC'est la petite révolution de Freud : le sexuel ne tourne pas autour du génital. C'est le génital lui-même qui tourne autour du sexuel comme l'un de ses possibles satellites les mieux connus. Quant à la planète sexuelle, elle tourne à son tour autour d'un centre dont on ignore à peu près tout. On est donc loin d'avoir exploré tout le système. Révolutionnaire et hautement difficile comme idée. Et Freud, sur ce point, restera socratique : au fond, la chose sexuelle, on ne sait pas très bien ce que c'est, il faut bien le reconnaître. Et là, les choses deviennent carrément intéressantes. Parce qu'il reste à partir à l'aventure : tâtonner. deviner, redevenir grand débutant. explorateur de singularités sexuelles. On peut pousser l'idée encore plus loin, puisque la voie n'est plus toute tracée : si la sexualité n'est pas d'abord liée aux organes génitaux, il n'y a pas d'organes sexuels à proprement parler. Il n'y a pas l'organe sexuel, pourrait-on dire. Les organes génitaux ne deviennent sexuels qu'au terme d'un développement, d'une histoire, d'une construction. C'est la synthèse tardive, la synthèse génitale, qui tend à faire oublier les chemins analytiques en zigzag.
[…] c'est le Général Normal, ses « trop » et ses « pas assez », qu'il faut fuir à toutes jambes. Tirer sa révérence au Docteur ès sciences sexuelles, et rêver aux barbouillages des enfants. Donc rêvons. Pour l'enfant, le corps sexuel est un peu comme un livre de coloriage qu'il va recouvrir au fur et à mesure de ce qu'il va découvrir, au gré de ses expérimentations : sexualité coloriage, sexualité sans organes sexuels, puisque tout dépend du coloriage. Un peu de sexuel par ici, un peu par là... Suçoter, mordre, etc., comme colorier, en dépassant un peu, des pages blanches du corps.
C'est la période artiste-sexuel de l'enfant, mais ce n'est pas encore la période rose : période polychrome.
Les choses deviennent moins bariolées lorsque cet ensemble de pulsions se trouve redistribué dans deux nouvelles directions : « Cette vie sexuelle de l'enfant, qui va dans tous les sens (
Zerfahrene Sexualleben), qui est très abondante mais disparate, dans laquelle la pulsion ne s'ordonne qu'à un gain de plaisir, se rassemble synthétiquement maintenant et s'organise dans deux directions principales. [ ... ] D'une part, les pulsions isolées se subordonnent à la domination de la zone génitale. [...] D'autre part, le choix d'objet repousse l'auto-érotisme, de telle sorte que désormais, dans la vie amoureuse, c'est auprès de la personne aimée que toutes les composantes de la pulsion sexuelle vont chercher à obtenir une satisfaction. » Grand texte, il faudra y revenir.
Mais passer de l'auto-érotisme bariolé et bringuebalant au Grand Amour, c'est, pour le dire familièrement, une autre paire de manches.


Jean-Baptiste Scherrer, La position du clown (Anabet, 2006, p. 26-28)

Commentaires

Il me semble reconnaître ton illustration... Un artiste japonais (Murakami Takashi) du groupe Kaikai Kiki... Comment l'as-tu connu ?

Écrit par : Berlol | 30 juin 2006

c'est bien ça. Tu sais, la culture japonaise arrive jusque dans notre petit pays pas très ouvert sur le monde ...
Takashi Murakami a été exposé il y a quelques années à la Fondation Cartier et j'aime bien ce qu'il fait.

puisque j'ai un presque japonais dans mes commentaires, d'ailleurs, j'en profite pour lui poser deux questions :
- est-ce que kaikai kiki veut dire quelque chose ?
- Murakami est aussi le nom (c'est bien le nom ? pas le prénom ?) de deux écrivains que j'aime bien : Haruki et Ryu ... est-ce que beaucoup de japonais s'appellent Murakami ? c'est comme Dupont/d ?

Écrit par : cgat | 30 juin 2006

Oui, Murakami est un nom de famille assez commun et les trois dont nous parlons ne sont probablement pas de la même famille.
En ce qui concerne Kaikai Kiki, c'est d'abord le contrepied d'une formation adjectivale (kiki kaikai, 奇奇怪怪), qui signifie surnaturel et bizarre. Kiki kaikai est aussi le nom d'un jeu vidéo très populaire. Mais je crois, où avais-je entendu ça ?, que c'était aussi le nom d'un mouvement artistique d'il y a quelques siècles (ce qui donnerait plus de cachet au mouvement actuel)...

Écrit par : Berlol | 01 juillet 2006

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